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Espoir et méthodologie : utilisation opportune mais erronée des concepts scientifiques

 

Imprédictibilité n’est pas indéterminisme !

 

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La seule part de doute qui subsistera toujours concerne la façon selon laquelle nous n’allons pas pouvoir éviter notre fin.

 

Les nouvelles ne sont pas bonnes. Le contexte actuel de crise globale est, à juste titre, inquiétant, et nous commençons à comprendre que nous serons impuissants à maintenir à terme nos niveaux de vie, que nous ne pourrons pas restaurer un équilibre environnemental qui nous soit favorable, que nos enfants auront une vie considérablement plus difficile que la nôtre (lire Le piège de l’existence).

Ces craintes, qui concernent notre confort mais atteignent aussi nos angoisses les plus fondamentales (allons-nous pouvoir encore longtemps nous nourrir correctement, nous protéger des dangers de la nature, nous défendre contre d’autres humains hostiles ?) peuvent nous motiver à la quête d’une preuve de la possibilité de l’exercice du libre arbitre (lire Le libre arbitre, une belle illusion ?), à la recherche d’éléments qui attesteraient que notre monde ne serait pas parfaitement déterminé et qu’il pourrait être “piloté” à notre guise et au mieux selon nos besoins existentiels.

Cette quête s’est orientée depuis quelques dizaines d’années vers les étonnantes observations faites par la recherche fondamentale sur le monde de l’infiniment petit, le monde quantique, mais aussi sur les données mathématiques concernant les systèmes non linéaires (qui n’évoluent pas de façon simplement additive ou proportionnelle mais acceptent des processus d’autorenforcement et de rétroaction, comme la dynamique du vivant, le système biosphérique). Ce que nous découvrons des singulières propriétés des objets quantiques et de notre incapacité à prédire l’évolution des systèmes complexes ne peut que nous laisser objectivement perplexes, tant ces propriétés semblent éloignées de nos connaissances habituelles et si partiellement accessible à nos outils, même les plus performants (lire L’humanité sans réponse pour rappel de l’étendue de ce que l’humain ne sait pas du réel).

Porté par le trouble de ce que nous ne comprenons pas bien (et que nous ne pourrons peut-être jamais parfaitement comprendre), la recherche d’une preuve à l’existence du hasard dans l’évolution du monde physique, qui étaierait la possibilité du libre arbitre va même parfois jusqu’à remettre en cause l’universalité des principes thermodynamiques ou la linéarité de l’écoulement du temps, pourtant toujours vérifiés.

Mais si nous ne comprenons pas tout de la réalité cela ne peut pas nous autoriser, en toute rigueur, à interpréter favorablement notre ignorance selon nos intérêts. De plus, le travestissement des conclusions sûres, souvent par le jeu sur la polysémie des termes utilisés trahit assez clairement l’ambivalence de nos intérêts : nous voulons connaître le monde mais ce que nous en découvrons (l’irrévocabilité de son déterminisme) ne nous plaît pas.

 

– Si, par exemple, il est possible dans l’infiniment petit d’observer des phénomènes qui resteront à jamais imprédictibles, cela ne signifie en aucun cas qu’ils ne sont pas parfaitement déterminés. Ce que l’on ne peut pas connaître ne signifie pas que le système qu’on observe évolue au hasard, par extension, même si le monde est sous-tendu par des phénomènes probabilistes, cela ne signifie en rien que le libre arbitre soit pour nous possible.

 

– Complexes, difficiles à modéliser, évoluant parfois de façon chaotique, les systèmes non linéaires  n’ont jamais montré qu’ils pouvaient s’affranchir de la linéarité de l’écoulement du temps ni qu’ils allaient à l’encontre de la non réversibilité des phénomènes. Les effets délétères de nos actions sur l’environnement (destruction directe, pollution…), bien que difficiles à comprendre de par la nature des processus en jeu, entraînent nécessairement des effets cumulatifs que l’irréversibilité thermodynamique nous empêchera à jamais de réparer.

 

– Il n’a pas été démontré non plus que les systèmes loin de l’équilibre thermodynamique pourraient être de quelque façon que ce soit pilotables en-dehors des contraintes des principes élémentaires de la physique. Aucun ne subsiste sans apport extérieur de ressources et d’énergie, qu’ils consomment et dégradent jusqu’à l’équilibre thermodynamique à terme, comme tout autre système.

 

Richard Monvoisin (enseignant-chercheur dans le collectif de recherche transdisciplinaire Esprit critique & sciences (Cortecs), à l’université de Grenoble), auteur du livre Quantox – Mésusages idéologiques de la mécanique quantique, rappelle dans son article Quantox : l’art d’accommoder le mot quantique à toutes les sauces (intégration de l’article ci-dessous) comment certains, parfois parmi les plus éminents penseurs, ont pu travestir les concepts issus des modèles et des observations sur le monde quantique afin de les faire correspondre à cette vision du monde qui, bien que plus agréable car favorable à nos illusions de liberté, reste totalement spéculative et spécieuse sur le plan argumentaire. Ces interprétations fallacieuses se font en effet toujours au prix de l’occultation de certaines contraintes définissants les systèmes considérés et ne sont le résultat finalement que de l’exercice d’un raisonnement à rebours, partant des conclusions que l’on veut obtenir pour les projeter sur ce que nous souhaitons comprendre.

Bien que d’aucune rigueur méthodologique et allant à l’encontre des lois mêmes de la thermodynamique, il ne fait pas de doute que la communication (pseudo) scientifique qui se fait à partir d’interprétations erronées des connaissances scientifiques est omniprésente, étant donné notre viscéral besoin de nier ce déterminisme qui causera notre perte. Mais malgré ce que certains experts et médias proclament parfois, aucune “nouvelle physique” ne nous affranchira jamais des contraintes universelles de l’existence (Essai Sur la Raison de Tout § 2.4.18).

S’il persiste un doute il provient bien des propres limites de nos capacités, il n’est pas une propriété du réel, indéniablement parfaitement déterminé et c’est faire de la mauvaise science (ou de la bonne « communication ») que de considérer l’incertitude sur le déroulement des événements comme un soupçon sur le résultat des équations.

En outre,  si nous devions baser nos politiques d’action sur la conclusion que nous sommes incapables de tout connaître et de prédire exactement l’évolution future des systèmes… nous ne devrions pas agir, par prudence ! Mais nous utilisons l’argument de la méconnaissance du monde à l’inverse de ce qu’il nous dit, en le torturant à souhait, pour continuer à croire que tout est possible.

 

Article de Richard Monvoisin :

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Sur le raisonnement à rebours :

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Références :

Réflexions sur la puissance motrice du feu, Sadi Carnot, 1824

Qu’est-ce que l’énergie, exactement ?, Jean-Marc Jancovici – Manicore :

Enfin, si les media faisaient correctement leur travail, il serait impossible de faire prospérer auprès du public des plans pour l’avenir qui supposent de violer délibérément la loi de conservation de l’énergie (ou qui supposent de violer délibérément les faits scientifiques considérés comme acquis d’une manière générale).
Entre autres exemples, promettre aujourd’hui plus de pouvoir d’achat ou des retraites préservées, ce qui suppose plus de PIB, sans expliquer comment on rend cela compatible avec de moins en moins d’énergie, soit pour des problèmes d’approvisionnement, soit pour la sauvegarde d’un climat stable sans lequel il n’y a plus de retraités (ce qui règle le problème !), devrait se heurter immédiatement à un tir nourri de questions incisives et factuelles. Je ne suis hélas pas sûr que la presse s’y emploie !

 
 
 

8 Comments

  1. […] Toutefois, si l’issue est certaine et qu’il ne sera pas possible à l’humain de se développer à l’infini ni même de protéger peu ou prou son environnement, d’aucuns rétorqueront qu’il reste une part d’incertitude quant à notre avenir et que le doute, le scepticisme doivent être maintenus dans notre analyse du réel. Mais ces arguments, laissant une place au hasard et dont je reconnais l’attrait pour ce qu’ils nous rassurent sur notre capacité à « changer le monde » ne semblent appuyés que sur des interprétations opportunistes mais partielles, voire erronées des connaissances scientifiques. Lire l’article Espoir et méthodologie : utilisation opportune mais erronnée des concepts scientifiques. […]

  2. […] aussi l’article Espoir et méthodologie : utilisation opportune mais erronée des concepts scientifiques pour comprendre comment la science parvient à dévoyer ses connaissances pourtant les plus sûres […]

  3. […] La loi de la dichotomie à l’axe participera peut-être autant à comprendre l’organisation de la communauté humaine autour d’un conflit permettant au mieux sa structuration au regard de ses intérêts contradictoires (exploiter les ressources environnementales jusqu’à l’autodestruction) que la thermodynamique aura permis de comprendre comment les systèmes dissipent l’énergie disponible jusqu’à leur dégradation maximale (lire Espoir et méthodologie : utilisation opportune mais erronée des concepts scientifiques). […]

  4. […] que ceux-ci ne soient pas strictement déterminés, potentiellement à notre désavantage (lire : Espoir et méthodologie : utilisation opportune mais erronée des concepts scientifiques) et il existe par ailleurs un faisceau convergeant de modèles fiables, d’analyses et de mesures […]

Répondre à 2030 : l'inévitable déclin - Théorie de tout Annuler la réponse.

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