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La singularité écologique

 

ecological singularity english

The ecological singularity

 

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La singularité technologique, frise chronologique de Ray Kurzweil

 

La singularité technologique, concept  qui a émergé au cours de la deuxième moitié du 20ème siècle, propose d’envisager un temps à partir duquel les technologies développées par l’humain auront atteint un tel niveau de performance et d’autonomie que l’humanité pourrait vivre une ère de fusion avec la machine, modifiant le fonctionnement de son corps et de son esprit. Les perspectives envisagées après la singularité sont multiples et toujours discutées : élévation « dématérialisée » de l’esprit, vie extra corporelle pour les plus optimistes (transhumanisme), au contraire avilissement et aliénation pour les plus critiques.

La période supposée voir survenir la singularité technologique, notamment estimée à partir de la Loi de Moore, mais qui reste aussi spéculative que le concept même de singularité, coïncide avec celle des prévisions désormais acceptées par l’essentiel de la communauté scientifique du déclin de l’humanité par fin des ressources, pollution et destruction globale de l’équilibre écologique vital.

Sans envisager aucun rapprochement causal entre ces deux prédictions, observons en quoi il n’est peut-être pas sans signification que la temporalité de la singularité technologique recoupe les scénarios notamment proposés par le Club de Rome sur l’avenir humain. L’idée que la technologie pourrait provoquer des changements profonds dans les modes d’adaptation humains recoupe peut-être une autre réalité.

 

Rome Meadows

Limits to Growth, The 30 Year Update – Donella Meadows, Dennis Meadows, Jorgen Randers

 

La singularité écologique, qui reprend la notion de mutation radicale de l’humanité proposée par la singularité technologique, serait la date (ou la période) à partir de laquelle l’ensemble des humains dominants (qui régissent ou influencent peu ou prou, directement ou indirectement, par leurs décisions ou leur niveau de vie l’adaptation de tous les autres humains) accepteraient d’admettre que le développement de l’humanité est terminé et que les conditions de confort et de santé, même pour les plus privilégiés ne pourraient que se réduire à partir de cette date difficile à préciser mais incontournable.

La singularité écologique entraînerait une transformation profonde, quoique progressive, des cultures humaines ainsi que des paradigmes intellectuels, de la méthodologie scientifique, des fondements des croyances et de la spiritualité. Les formes de cette mutation sont bien sûr impossibles à anticiper précisément et les nouveaux paradigmes d’adaptation ne sauraient quoi qu’il en soit dépasser les contraintes du franchissement du climax de l’espèce humaine, qui aura inévitablement pour prolongation un déclin sur tous les plans structurels : politique, économique, social, démographique.

 

Alors que la singularité technologique reste très ambitieuse dans ses perspectives et que sa réalisation, même partielle, ne concernerait que bien peu d’humains étant donné son coût et, surtout, qu’elle resterait éphémère compte-tenu de sa dépendance à des ressources limitées, la singularité écologique est déjà pratiquement validée dans le réel. Seules les histoires que nous nous racontons sur notre avenir restent encore naïves (à propos du dépassement global des limites de la planète à supporter l’existence de l’humanité, lire par exemple le rapport Planète vivante).

Cette singularité écologique ne se produirait évidemment pas en tout lieu de la Terre de façon simultanée et uniforme. Il pourrait persister longtemps des localités qui continueraient à avancer sans avoir intégré parfaitement l’inévitabilité d’un avenir en déclin, conservant quelques espoirs plus ou moins efficaces pour maintenir le déni.

 

Quelle singularité ?

Que nous considérions la technologie, les ressources énergétiques, l’impact environnemental de l’humain, la forme de ses sociétés ou les contenus de ses modèles scientifiques, le point commun de ces questionnements est l’écologie, dans sa définition la plus stricte « d’étude de la relation à l’environnement ». La singularité écologique ne s’intéresse qu’à la relation à l’environnement, mais sous tous ses aspects et telle qu’elle fait exister tout être humain ou tout groupe humain, que l’altérité qui les définit soit un smartphone, le champ de blé nourricier ou le modèle cosmologique le plus proche d’une compréhension universelle.

Toute l’écologie de la relation au monde étant basée sur un rapport entre un investissement et un bénéfice, dans cette approche généralisée de l’écologie la singularité marquera la date à partir de laquelle tout ce qui est soumis à ce rapport investissement / bénéfice sera remis en question et accepté unilatéralement comme étant à perte. Acheter un smartphone, cultiver un champ de blé ou lancer des satellites pour observer les astres nécessite une estimation entre l’énergie ou l’argent investi par rapport au gain existentiel obtenu. Après la singularité, ni la technologie ni l’agriculture ni la recherche en astrophysique ne pourront apporter plus que ce que nous aurons espéré.

Aujourd’hui encore, il est possible pour un industriel de parier sur la construction d’une usine pour fabriquer un nouveau produit qui pourra a minima maintenir viable son entreprise, au mieux l’enrichir. Il est possible pour une commune de construire un nouveau stade qui pourra faire monter de quelques niveaux son équipe de foot et dynamiser son image dans sa région. Il est envisageable pour un pays de parier sur des grands projets (aéroports, barrages hydroélectrique, armement…) qui participeront à son prestige industriel et stimuleront son économie, ou encore de compenser la perte des rendements agricoles pour cause de réchauffement climatique par des politiques de subventions aux intrants issus de la chimie du pétrole.

Parce que la fin des ressources, la destruction de l’équilibre écologique vital et la pollution imposeront un jour leurs impartiales contraintes, les investissements de tous ordres ne pourront plus demain concerner que l’entretien (la sauvegarde) des infrastructures et des voies de circulation des flux, puisque dans un contexte de déclin généralisé (moins de possibilité d’action chaque jour) aucun investissement ne pourra plus apporter de garantie de bénéfice.

Notre rapport expérientiel au réel influe sur notre façon de le penser ou de le conceptualiser (lire Théorie écologique de l’esprit : confirmations ?). Lorsque notre façon d’agir concrètement, économiquement sur le monde aura vraiment changé, ce que notre cerveau est capable de produire de représentation sera nécessairement réformé, depuis nos savoirs et compétences techniques jusqu’à nos paradigmes scientifiques et philosophiques, en passant par l’ensemble de nos croyances. Les clivages notamment pourront être plus marqués demain entre un rationalisme, ferme mais potentiellement plus rare, et une spiritualité voire un mysticisme reconsidérés mais avec ce même objectif qui les a toujours motivés : rechercher un détachement du réel afin de mieux l’entreprendre et le supporter.

Quoi qu’il en soit, il ne faut attendre aucun changement de comportement vraiment compatible avec le déclin de l’humanité avant la survenue de la singularité écologique. Tant que nous n’aurons pas intégré dans tous nos raisonnements qu’un avenir meilleur n’est plus possible nous préférerons nous faire de fausses promesses et utiliser encore le terme « solution » plutôt que d’admettre l’irrémédiabilité du déclin, alors que les processus en jeu concernant les contraintes de l’existence humaine sont tous inaccessibles à notre bonne volonté et rendent la rupture inéluctable (lire Crises, environnement, climat : pourquoi il est trop tard pour agir… depuis toujours).

 

Conditions de la singularité

Nous ne voulons pas de la singularité écologique (pour quelles raisons la désirerions-nous ?). Nous mettrons tout en œuvre pour l’éviter jusqu’à ce que le réel nous y oblige, que nous ne puissions plus obtenir aucun gain, quel que soit l’investissement. La condition sine qua non à l’admission que l’avenir est fermé pour l’humain est que l’expérience du réel elle-même ait eu un impact suffisamment fort ou répété pour que nos schémas de pensée évoluent contre notre désir.

Il y aura donc une forte latence entre le début de l’exercice des contraintes, qui ne concerneront d’abord pas tout le monde, avant l’admission que plus rien n’ira jamais mieux pour personne et que la façon de penser le monde change pour l’ensemble de ceux qui ont une influence globale sur la destinée humaine.

Nous pouvons considérer même que nous sommes au cœur de cette période de latence, encore fortement chargée d’espoirs de tous ordres, certains parfois totalement irrationnels et maintenus artificiellement. Même les espoirs les plus pragmatiques (réduction des émissions de CO2, permaculture, énergies renouvelables…) restent en parfaite inadéquation avec les données : l’investissement dans la protection de l’environnement, quelle que soit sa forme, n’a absolument pas fait dévier les courbes qui témoignent de l’impact anthropique.

Seule la survenue prématurée de la singularité écologique, c’est-à-dire avant que l’équilibre écologique vital ait été trop perturbé pour assurer notre existence à terme aurait pu modifier le cours de notre évolution. Mais cela était inenvisageable, la puissance de nos intérêts existentiels, de nos dénis, la constitution même de notre esprit (lire Le piège de l’existence) ont empêché jusque-là et empêcheront encore une singularité écologique par anticipation.

 

Alors même que nous savons toute prédiction du futur impossible, aucune mythologie, aucun récit même très fictionnel n’a jamais pu proposer un champ représentationnel et narratif fiable pour anticiper le déroulement d’un déclin prolongé (certains auteurs ont pu penser la toute fin, tels Cormac McCarthy dans son livre La route, mais que se passe-t-il avant ?). Nous ne savons pas et nous n’avons jamais su penser à la fois dans la dynamique et « en négatif », c’est-à-dire en soustrayant de la représentation à la représentation tout en conservant un mouvement. Nous n’avons aujourd’hui que très peu de repères pour nous projeter, et rien ne garantit qu’aucune de nos anticipations soit pérenne, en particulier celles élaborées sur un principe d’autonomie et d’isolement, de repli sur soi.

Notre perspective de vie subit un point aveugle, comparable à celui qui a précédé tout changement brutal par le passé, tels qu’une guerre ou une révolution : avant que ces changements aient eu lieu, personne ne pouvait prédire ce qui allait advenir après.

Voilà peut-être ce qui pourra porter les initiatives des plus motivés, des plus rationnels et, pourquoi pas, des plus ambitieux d’entre nous : penser la singularité écologique, anticiper ce qui viendra ensuite. Parce que s’il y a quelque chose dont nous pouvons être sûrs, c’est que durant le déclin, tout le monde ne sera pas logé à la même enseigne et que la candeur ne sera plus de mise, même si sur le plan des conflits et de la violence, l’ère post singularité pourrait offrir des perspectives contre-intuitives (lire : L’avenir de l’humanité, la paix absolue). Quoi qu’il en soit, de la simple dépression individuelle à la famine généralisée, un déclin ne saurait être indolore.

 

Tentons de faire au mieux. Envisager la singularité écologique n’est pas la moindre des ambitions intellectuelles et n’est en rien contradictoire avec la recherche d’une élévation dont la forme, justement, reste à définir.

 

Note :

La singularité écologique offre la possibilité d’une critique nouvelle d’autres concepts qui ont déjà envisagé l’atteinte d’un point d’orgue évolutif aux effets profondément mutagènes pour l’humain : la noosphère de Pierre Teilhard de Chardin et Vladimir Vernadsky, les notions d’éveil spirituel eschatologique, de réconciliation finale avec la nature, “d’unité retrouvée”, de sentiment océanique… mais désormais ces mutations espérées ou fantasmées peuvent être étudiées au regard de mesures très concrètes sur le réel et d’un processus non pas lié à une culture ou à des techniques humaines particulières, mais à l’ensemble des modes d’adaptation typiquement humains (lire le Principe d’humanité).

 

Pour aller plus loin :

 

Adrastia planisphère-2

Le Comité Adrastia a pour objectif d’anticiper et préparer le déclin humain de façon honnête, responsable et digne.

 
 

Le piège de l’existence

Pour une théorie écologique de l’esprit

piège existence mignerot solo

 
 
 

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