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L’art d’après – Colloque Crane Lab – Juin 2015

 

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Texte publié à l’issue du colloque « l’Acte artistique – prosommation et Big Data », qui a eu lieu le vendredi 5 juin 2015 au CRANE Lab, Château de Chevigny – 21140 Millery.

 
 

L’art d’après

L’acte artistique, espérant la sublimation de l’acte banal, est avant tout transformatif, banalement. Et si l’acte en général peine à nous révéler sa signification, ne nous informant que de ce que nous investissons en lui sans rien révéler du but ultime, l’acte artistique tient quant à lui, dans une entreprise toujours en cours et toujours impossible, à mettre en sens l’action de transformation, sinon dans une narration en tout cas dans une esthétique. Condamné, par nécessaire ignorance première, à questionner sa relation au monde, dont l’éprouvé variable vient constamment aiguillonner son interprétation, l’humain ne peut accepter sa condition que dans la mesure où la vérité de celle-ci continue de lui échapper. L’art abouti risquerait l’impasse, l’aporie stérile d’avoir atteint l’harmonie quand celle-ci ne se perçoit que par contraste avec l’imperfection, se dissolvant et disparaissant nécessairement dans la totalité si elle devait être atteinte.

Voilà aujourd’hui que le monde, sans se préoccuper que nous préférions que son unité définissante nous reste à tout jamais inaccessible, tente désormais de se soustraire à la transformation par la survenue de contraintes d’un nouvel ordre. Non qu’il résiste vraiment, notre toute puissance ne s’embarrassant plus du poids des roches ni de la force des courants, mais qu’il n’en puisse plus, qu’il soit irrémédiablement usé, en grande partie brisé. Ces nouvelles contraintes sont celles justement dont notre ignorance première nous avait protégés jusque-là.

Quoi que nous fassions, l’avenir de la biosphère s’annonce être l’acidification des océans à une telle vitesse que la chaîne alimentaire s’effondrerait depuis sa base ainsi que la désertification quasi-totale des surfaces terrestres à l’échéance d’un ou deux siècles, la vie disparaissant à l’avenant. Ce processus est en cours et aucun scientifique aujourd’hui ne contredit plus désormais la non réversibilité des dégâts déjà opérés et qui s’accumulent chaque jour, quels que soient les aménagements que nous espérons opérer demain (prosommation, Big Data… pour aller plus loin, lire : Crises, environnement, climat : pourquoi il est trop tard pour agir… depuis toujours).

L’intitulé du colloque, témoignant de son inscription dans le questionnement écologique contemporain (une écologie étymologique, non une écologie naïve), nous interpelle sur la place de l’objet artistique dans un contexte où l’objet tout court, l’artefact, risque de perdre la sienne tant le retour du principe de réalité s’impose : les capacités de la Terre à supporter notre créativité sont en passe d’être atteintes, par destruction de tout possible. Nous nous sommes longtemps enorgueillis de pouvoir tenir loin la négativité, elle s’avance aujourd’hui avec l’arrogante allure de la totalité.

Pour autant, la quête de sens n’est pas terminée, devant la fatalité nous risquons de ne pas même comprendre pourquoi nous en sommes arrivés là. L’art n’est pas fini. Ne doit pas finir.

Les éléments vont se faire plus rares, l’énergie, les énergies. L’objet artistique se soumettra peu à peu à de nouvelles conditions, il se confrontera à une forme d’arbitraire de simplification (le seul exemple de la réduction des budgets alloués à la culture dans les économies en crise suffit à l’illustrer). Que faire alors de cet objet moins solide, moins fiable, moins pérenne ? Pouvons-nous l’investir malgré tout ? Continuera-t-il à satisfaire notre besoin de questionnement qui n’attendra demain pas vraiment plus de réponse qu’hier ? Atteindra-t-il encore ces dimensions qui parfois surgissent et nous transportent vers le beau, unique réponse à la seule question qui n’existe pas ?

Sans doute.

L’aporie du réel finissant n’est pas nécessairement l’aporie du sens. Encore moins celle de l’émotion, la négativité s’imposant n’étant en rien non plus la raison d’un investissement négativant. Du simple, mais honnête, du frugal, mais subtil jailliront tout autant le sublime, pourquoi pas même l’absolu désormais que l’abolition de la dualité esprit/monde s’impose.

La singularité écologique s’annonce (lire : La singularité écologique), nous pouvons désormais engager le dernier effort, le plus grand, celui des seuls vaillants : atteindre une transcendance ultime, au-delà du vaniteux transcendantal, celle pour laquelle le geste, la pensée et le verbe ne seront plus que des instruments, non des finalités.

La seule transformation n’est plus possible, il faut dépasser l’art.

 
 
 

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