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Préface par Christian Godin

 

La force de la pensée (préface de la première version de l’Essai Sur la Raison de Tout)

Le texte qu’on va lire est singulier à bien des égards. Sur la foi du seul titre, le lecteur un peu averti d’histoire des idées et de psychologie se dira sans doute qu’il a affaire à un texte d’illuminé. Comment peut-on écrire encore un Essai sur la raison de tout ? Ce genre de paranoïa passait encore à la Renaissance, entre mystiques et alchimistes, mais au XXIe siècle ? De fait, c’est bien de tout qu’il est question dans ce court texte (une cinquantaine de pages pour donner la raison de tout : le symptôme est aggravé !) – qui part de l’univers (rien de moins !), passe par la vie, débouche sur la conscience puis sur Dieu pour terminer sur un monde fragilisé et menacé par l’homme – joliment appelé « être suprême ».

Qu’on ne se méprenne pas : nous ne sommes pas en pataphysique – rien à voir avec ce poème de quelques dizaines de vers où Raymond Queneau prétendait retracer de manière burlesque l’histoire universelle du monde depuis la Création jusqu’à nos jours. Le texte que l’on a sous les yeux n’est ni poétique – bien qu’il ne soit pas sans élégance – ni mystique, ni fou : en quoi il est proprement de nature philosophique.

L’auteur, en effet, n’utilise pas d’autres outils que ceux de la raison commune et des mots usuels pour montrer comment les « objets » s’agencent entre eux et dérivent les uns des autres.

En parcourant ces pages, le lecteur philosophe pensera aussitôt au mouvement analytique – Wittgenstein pour le découpage en courts paragraphes numérotés et Carnap pour la construction logique du monde. Et il se demandera s’il n’a pas affaire à la besogne d’un épigone – en quoi il se trompera.

Vincent Mignerot n’a pas « fait » d’autre philosophie que celle qui est enseignée dans les classes terminales de lycée, et, bien que titulaire d’une maîtrise de psychologie, son travail professionnel dans le bâtiment n’est pas de ceux qui précisément rapprochent l’esprit de la structure du tout du monde. Claudel parlait à propos de Rimbaud de poésie à l’état sauvage. Vincent Mignerot exerce une philosophie à l’état sauvage, à entendre non comme une philosophie inculte mais comme une philosophie libre, personnelle, authentique, fermement pensée – donc comme une discipline comme on n’en voit presque jamais les traces chez ses fonctionnaires d’université.

Le plus extraordinaire, peut-être, est la rencontre de ce jeune esprit (30 ans à peine) avec quelques-unes des grandes références du passé. Soit la toute première proposition : « Deux objets strictement identiques sont impossibles » : elle reprend ce qui depuis Leibniz est connu sous le nom de « principe des indiscernables ». Le nécessitarisme, qui dénonce la liberté (du moins conçue selon l’opinion commune) comme une illusion et le hasard comme impossible, n’est pas sans rappeler Spinoza. Autre idée spinoziste : celle de la perfection de l’univers etc.

On trouvera çà et là avec plaisir et surprise des énoncés à la fois concis et profonds, de ceux qui font longuement réfléchir : « L’Univers est le seul objet dont l’environnement soit sa propre structure » ; « Un objet peu spécialisé est capable de supporter de grandes variations, un objet très spécialisé est sensible à de faibles variations » ; « La capacité de vieillissement et d’annulation spontanée des objets reproduits permet d’éviter la saturation de l’environnement qui autorise la reproduction » ; « L’humanité est exclue du principe de vie car elle domine toute capacité de la vie à contrôler son action » etc. Ce qui est dit à la fin sur les rapports entre vie et technologie est particulièrement remarquable : « La diversification du vivant a été stoppée dès lors que l’humanité a dominé. La diversification de l’humanité a été stoppée dès lors que la technologie a dominé ».

Certes, quelques thèses seront contestées – comme celle qui qualifie de « faux » l’universalisme moral. Mais, outre que la contestation est la vie inhérente à la philosophie, cette idée participe de cette tension perceptible, surtout à la fin de l’ouvrage, entre un individualisme qui prend les êtres isolément les uns des autres et un « holisme » qui accorde la prééminence à l’ensemble dont les parties sont les éléments. Après tout, cette incertitude n’est-elle pas aussi celle de notre monde ?

 

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